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Perrine, petite fille unique d'Hector MALOT née en 1893


FRANCIS MARCOIN, PRÉSIDENT DE L'ASSOCIATION DES AMIS D'HECTOR MALOT PROFESSEUR DE LITTÉRATURE FRANÇAISE,  UNIVERSITÉ D’ARTOIS, FRANCE
Francis Marcoin

 

 

 

 

Pour désigner cette revue créée en 2010, un nom s'est imposé spontanément, celui de PERRINE, la petite-fille d'Hector MALOT,  Perrine est aussi le prénom donné à l'héroïne du roman 'En famille" 


Éditorial

 

Les sociétés amicales jouent un rôle éminent dans la vie littéraire. Cultivant la mémoire de tel ou tel auteur, elles permettent à son œuvre de continuer d’exister, tant il est vrai que le commerce ordinaire de la librairie, pris par d’autres exigences, ne donne pas toujours les moyens de le faire. Du reste, c’est parce que ces sociétés s’activent et créent de la notoriété que des rééditions sont rendues possibles. L’œuvre d’un artiste a besoin d’un accompagnement qui l’insère dans un réseau de sociabilité, et le critique, loin de vivre aux dépens de l’auteur, accomplit un acte bien souvent créateur. L’approche universitaire, par exemple, n’est pas seulement descriptive, mais suppose une « lecture » faisant toute sa place à l’interprétation, elle-même étayée par une recherche souvent interdisciplinaire, historique, sociologique, culturelle, etc. Mais l’écrivain n’appartient pas aux seuls spécialistes, et une société amicale réunit des talents et des intérêts divers, elle fait toute sa place à l’amateur éclairé qui, tel Sainte-Beuve, se soucie d’abord de connaître « son homme », ne dédaignant pas les études savantes qui l’éclairent tout en s’attachant aux petits faits, aux anecdotes, aux traits familiers.

Cette rencontre, seul un bulletin d’amis la permet de façon suivie. Pour désigner ce bulletin, un nom s’est imposé spontanément, celui de Perrine, la petite-fille d’Hector Malot, qui est aussi celui de l’héroïne d’En famille, un roman longtemps resté dans l’ombre de Sans famille dont il apparaît comme le faux doublon ; un roman qui semble de plus en plus intéresser la critique parce qu’il développe des considérations sociales rares en littérature de jeunesse, mais aussi parce qu’il propose un personnage féminin particulièrement original : à partir d’une situation convenue, celle de l’orpheline tant aimée du roman populaire, Hector Malot rêve d’une petite fille qui est à la fois dotée d’une beauté exotique, -- elle a des yeux de gazelle comme une autre de ses héroïnes, Zite – et de tous les talents ménagers. Il la lance dans une aventure qui lui fait revivre à sa manière l’expérience de Robinson tout en l’introduisant dans l’univers à la fois moderne et archaïque d’une cité ouvrière implantée aux limites d’une « nature » préservée, presque mythologique. Et il lui fait retrouver et conquérir son grand père, un riche manufacturier avec qui elle pourra vivre puisqu’elle n’a plus ses parents. En 2006, les éditions Encrage ont proposé une réédition de cet ouvrage pour laquelle nous avons donné un avant-propos, « En famille : roman familial, roman social ». Peu de temps auparavant, en 2005, Yves Pincet avait fait paraître dans le n°12 de la revue Trames (IUFM de Rouen) un article intitulé « De l’état sauvage à l'initiative sociale : Perrine héroïne de En famille ». La thèse d’Anne-Marie Cojez, Topographie du réel et espace romanesque dans En famille et autres romans d’Hector Malot, s’appuie sur les carnets de l’écrivain, rare témoignage de son travail préparatoire puisque pour l’essentiel ne nous sont restés que des manuscrits définitifs, très propres et reliés comme de «  vrais » livres.

Il est curieux de voir associées dans un même roman cette préoccupation sociale et cette interrogation non pas sur la paternité mais sur l’art d’être grand-père. Avec cette dernière inspiration, Hector Malot rejoint un club bien fréquenté et illustré tout particulièrement par la comtesse de Ségur, par George Sand ou par Victor Hugo, qui tous ont trouvé bonheur et fierté à se poser en grands-parents, reprenant le vieux rôle tenu dans les contes par l’aïeule autour de laquelle se pressaient les petits-enfants.

Dans ce roman, l’auteur rêve déjà d’une petite-fille qui n’est pas encore et à qui il fait connaître de bien dures épreuves ! Mais il lui donne ce beau prénom de Perrine, qui commence avec la fermeté de la pierre pour s’inachever en douceur et qui sera donc celui de Perrine Mesplé à qui il dédiera Le Roman de mes romans et Le Mousse. Entre septembre 1897 et mars 1904, il lui écrira aussi environ 250 lettres, précieusement conservées par la famille.

Perrine n’était alors pas un prénom si fréquent, et il restera presque abandonné une grande partie du XX° siècle avant de retrouver une certaine actualité à partir de 1980. « Ma mère a choisi mon prénom à cause d’un livre d’Hector Malot, En famille. Il raconte les aventures de la petite Perrine qui va retrouver son grand-père aveugle », écrit une internaute sur le site idiscut.com. Cette désuétude ne l’empêchera pas de rester fort connu, parce qu’il est lié à une certaine vieille France simple et rustique, au travers de plusieurs chansons restées populaires souvent venues de l’Ouest, comme Perrine était servante ou comme celle-ci encore :

D’où venez-vous Perrine ?

Du moulin, du bois d’en haut

D’où venez-vous Perrine avec vos sabots ?

 

Plusieurs récits pour la jeunesse ont une héroïne qui porte ce prénom : Perrine la petite laitière par Jordic, et plus récemment Perrine n’aime pas la cantine de Claire Renaud, avec des illustrations d’Émilie Chollat (Fleurus, 2003). On peut trouver aussi plusieurs albums venus d’Italie, par Cristina Pacei, Paola Parazzoli et Albert Mattoni, traduits pour les Deux coqs d'Or : Perrine et la ferme joyeuse, Perrine et le petit clown, etc., qui n’apportent rien à la gloire du prénom mais témoignent de sa nouvelle popularité.

Cette simplicité de bon aloi va bien avec un auteur « bon bourgeois », qui redonne quelque dignité à une classe tellement décriée en ne regardant pas de trop haut le petit peuple qui l’entoure. Certes, s’il se révolte devant la misère, celle-ci le fascine sur un plan romanesque, comme elle continue du reste de fasciner le lecteur d’aujourd’hui, qui fait un meilleur sort à Sans famille qu’à d’autres de ses romans qui méritent pourtant l’intérêt et dont il sera régulièrement rendu compte dans ce bulletin au travers d’une rubrique particulière.

Il reste que le nom d’Hector Malot est paradoxalement associé à l’aventure, celle de Romain Kalbris, celle de Rémi et celle donc de Perrine. Pourtant aucun d’entre eux n’est un aventurier, bien au contraire, et c’est l’aventure – étymologiquement « ce qui advient » -, qui s’adresse à eux. Une fois sa situation un peu établie, Perrine dira même : « Assurée de ne pas mourir de faim, j’ai très peur de courir de nouvelles aventures ». Seul Romain Kalbris donne son nom au livre dont il est le héros. Perrine, pas plus que Rémi, n’apparaît pourtant dans le titre, assez mal choisi du reste, sans doute pour faire écho au grand succès de Sans famille. Mais on trouvera par la suite de nombreuses «  aventures de Rémi ». Curieusement, il faut se tourner vers l’étranger pour tomber sur The Adventures of Perrine (translated by Gil Meynier and adapted by Edith Heal, Illustrations by Milo Winter, Rand McNally and co, 1933), ou plus récemment sur Perrine monogatari (The Story of Perrine), une série télévisuelle réalisée par Hiroshi Saitô et Shigeo Koshi, en 1978.

On découvre aussi qu’un des tout premiers romans québécois pour la jeunesse, sinon le premier, s’intitule Les Aventures de Perrine et de Charlot. Écrit par Marie-Claire Daveluy en réponse à une commande de la Société Saint-Jean-Baptiste, organisme militant pour faire reconnaître la spécificité des canadiens-français, il paraît d'abord en feuilleton à la création du premier magazine québécois pour la jeunesse, L'Oiseau bleu, et il aura une suite tardive, Perrine et Charlot à Ville-Marie suivi de Le cœur de Perrine (Montréal, Librairie Granger Frères, 1940). Une génération de Québécois s’est reconnue dans les aventures de ces deux jeunes orphelins embarqués clandestinement en 1636 pour la Nouvelle-France et qui deviennent un exemple de courage 1.

Notre Perrine n’aura pas rencontré d’Iroquois dans les marais de Maraucourt, et l’on ne peut pas vraiment dire qu’elle ait connu de danger, même si elle fait l’épreuve de la faim, mais elle incarne aussi le courage dans une société à bien des égards plus terrible que les étendues sauvages du Québec. En ce sens, elle fait bien le lien entre les livres d’enfance d’Hector Malot et le reste de son œuvre, appliquée à décrire les zones troubles d’une société dite « civilisée ».

Francis Marcoin
Président de la société des amis d’Hector Malot

 

 

 

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1 Voir Françoise Lepage, Histoire de la littérature pour la jeunesse (Québec et francophonies du Canada) suivie d’un Dictionnaire des auteurs et des illustrateurs, Orléans, éd David, 2000


Références de la REVUE PERRINE

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